22.10.2009
Visite citoyenne à Bruxelles avec mon vert député
Se lever de bonne heure ne signifie pas forcément que l’on est sous le joug d’un patron appréciant d’avoir sous la main son personnel à l’heure du café. On peut se réveiller également aux aurores avec l'intention d'attraper un avion qui patiente sur le tarmac d'un aéroport, les réservoirs pleins de kérosène, prêt à s'envoler pour l'autre côté de la planète.
Aujourd’hui, je me contenterai d’un train, sur le quai 8 de la gare du Nord, faisant la navette entre Paris et Bruxelles. J’avais rendez-vous à 08h15 précises avec une cinquantaine de sympathisants d'Europe-Ecologie afin d’aller visiter le Parlement européen, sous la direction de Pascal Canfin, néo-député européen.

Pascal Canfin est un ancien journaliste de 35 ans, spécialiste des questions économiques, et membre actif des Verts. Placé troisième sur la liste Europe-Ecologie en Ile-de-France lors des dernières élections européennes, le score de son mouvement dépassant toutes les prévisions des instituts de sondage, lui permit d’obtenir un premier mandat de député européen.
Durant cette campagne, je mis à l’épreuve ma curiosité d’électeur. Et comme beaucoup de mes compatriotes, je fus pris de sympathie pour le rassemblement politique Europe-Ecologie regroupant plusieurs courants écologistes et mettant en avant des personnalités atypiques comme José Bové et Eva Joly. Cette dernière est devenue en quelques mois une sorte de pasionaria dénonçant, bien avant la crise financière, les excès des nantis de la finance qui décident, avec la complicité tacite des hommes politiques traditionnels, comment mener l’économie mondiale. La dame norvégienne, telle une sainte Blandine contemporaine, se bat bien seule sur les remparts de la démocratie contre la puissance ultra-libérale qui dérègle notre monde pour l’enrichissement d’une minorité.
J’étais exactement à l’heure devant le point d’information Thalys. J’aperçus deux attroupements. Ils ne tardèrent pas à fusionner quand deux têtes connues se saluèrent de chaque côté. Je m’immisçai à mon tour, pendant que l’organisatrice démarrait la distribution des billets. Beaucoup de gens se connaissaient. On sentait déjà l’âme militante se retrouver à l’instar d’une virée de campagne. Une jeune femme avait pris position à mes côtés. Et elle engagea la conversation à mon grand plaisir. Elle se présenta. Dana, d’origine slovaque, étudiante en dernière année de droit économique. Je me souviens que dans une conférence d’Alain Fleischer à laquelle j’avais assistée dernièrement consacrée à son travail d’écrivain, il racontait que les femmes de Tchécoslovaquie étaient les plus belles femmes du monde. Aujourd’hui, qu’elles soient de Tchéquie ou de Slovaquie, je mesurais qu’il ne se trompait pas. Notre discussion commençait à prendre une tournure affable. Je me sentais à l’aise pour faire fructifier cet échange quand se rangea entre nous un petit bout de femme à la langue bien pendue : Helia. Une vraie péruvienne qui nous questionna à tire larigot. Elle en pinçait pour Dana dont elle prit le bras. Je n’eus pas le temps de répondre à toutes ses questions car nous devions embarquer dans notre TGV. Et, hélas, le marchepied où je m'appuyais pour monter dans le train n’était pas le même que celui de mes nouvelles amies.
Je pris ma place avec discipline à l’emplacement indiqué par le numéro du billet que l'on m'avait remis. Je trouvai un homme d'une cinquantaine d'année disponible pour être mon voisin.
La particularité d’un militant politique est son surentraînement à la parole. Il se prononce sur tous les sujets du matin jusqu’au soir sans se lasser ni bailler. Celui qui l’emporte dans les assemblées politiques est toujours le porte-parole du dernier mot, le dernier à faiblir dans l’engagement verbeux, l’obstiné de la jacasserie.
Je n’eus pas besoin de me mettre les écouteurs de mon lecteur MP3 durant le trajet. La voix de mon voisin fut la musique qui me berça jusqu’aux portes de la capitale belge.
L'homme, dont j'ai omis de demander le prénom, malgré une heure de tête à tête sans halte, me raconta son engagement dans le parti des Verts. Il était un spécialiste de l’étude de la biosphère et des dégâts provoqués par le trafic aérien. Il noircissait des pages, en ce moment, sur le sujet. Il m’expliqua que quand un pêcheur d’Océanie représente un facteur 1 sur l’échelle de la pollution bio carbonique, Vincent Bolloré, avec son Yacht, ses nombreuses villas et son jet privé se situe à 1 million. Derrière une grosse fortune, il se cache, certes, un grand crime, comme l’écrivit Balzac, mais aussi un super pollueur qui n’est pas prêt de renoncer à tous ses gadgets pour afficher sa puissance.
Le plus émouvant de notre discussion fut lorsqu’il me parla de sa reconversion professionnelle. Il a longtemps exercé en tant que consultant informatique de haut niveau. Je lui précisai mes modestes fonctions dans la hiérarchie des métiers technologiques. Dorénavant, pour patienter jusqu’à la retraite, il s’est lancé dans une aventure inédite. Il a éduqué un cheval par la voix afin de conduire une carriole. Il reçoit régulièrement des handicapés mentaux dans sa petite propriété du Val d’Oise afin de leur donner des leçons d’équitation personnalisées. En leur confiant les rênes du cheval dressé, ses patients se responsabilisent, trouvent une forme de confiance et nourrissent leur psychisme d’initiatives. Son activité, n’est absolument pas rentable, me précise t-il, mais c’est une expérience humaine extraordinaire.
Nous arrivâmes à Bruxelles. Et nous filâmes sans marquer d’hésitation dans le métro. Nous empruntâmes la ligne 3 afin de nous rendre de Gare du midi jusqu’à Trône. Cela faisait quatre petites stations à parcourir au contact des autochtones se rendant à leur travail. Nous sortîmes vers l’air libre en file indienne. Nous étions indubitablement à Bruxelles, dans la rue Montoyer que nous remontâmes jusqu’aux premiers bâtiments du Parlement qui se dressait devant nous. Dans notre groupe, les affinités naturelles commençaient à s’établir. Les militants les plus volubiles se courtisaient. Les débats contradictoires occupaient déjà certains esprits.
De mon côté, je savourais en silence les premières péripéties de ce voyage. J’inspectais tous azimuts l’architecture locale, l’animation des rues, la frimousse des passantes. Il me semblait remarquer davantage de femmes voilées qu’à Paris.
Dana concentrait autour d’elle une équipe de mâles expansifs. Hélia n’était pas éloignée. Je renonçai à m'approcher d'elles.
Nous atteignîmes le parvis majestueux du Parlement. J'avais imaginé les 736 députés européens nous accueillant sous leurs applaudissements. Au lieu de cela, Silvia, l’assistante italienne de notre député qui nous guidait depuis la gare, suivit le panneau indiquant l'entrée des visiteurs. Nous entrâmes dans les locaux par une porte ordinaire où il fallait montrer patte blanche à des vigiles en uniforme et passer dans un portique de sécurité. J’aperçus enfin Pascal Canfin. Certains me dirent plus tard qu’il était déjà avec nous dans le train. J’avais été trop distrait pour le remarquer. On nous remit un autocollant qu’il fallait coller en évidence sur la poitrine. Les formalités usuelles accomplies, nous suivîmes notre député et son assistante dans les méandres des bâtiments jusqu’à la salle PHS 4B46 dans laquelle un comptage manuel fut entrepris. Nous étions au complet. La « cérémonie » pouvait commencer.

Pascal Canfin prit le micro et nous souhaita la bienvenue au Parlement européen et nous remercia d’être venus. Il nous promit pour plus tard une discussion ouverte en sa compagnie. Pour l'heure, il appela Mr Jean-Claude Thomas, conférencier chargé des relations avec le public, qui se tenait sagement à l'encoignure de la pièce.
Un homme élégant dans son costume pimpant vint se présenter devant notre assemblée laquelle avait pris ses aises. Il arborait un large sourire. Il semblait vraiment heureux de nous recevoir.
C'était un haut-fonctionnaire du Parlement européen en charge de recevoir le public pendant les visites. Il se proposait de répondre à toutes nos questions.
Voici quelques notes prises en sa compagnie.
« C'est le 10 septembre 1952 que se réunit la première assemblée de la Communauté européenne du charbon et de l'acier (CECA) à Strasbourg. C'est le Belge Paul-Henri Spaak qui présida la séance. Elle réunissait la France, la RFA, l'Italie et les pays du Benelux.
Le Parlement européen a son siège à Strasbourg.
Les commissions parlementaires siègent à Bruxelles où se tiennent des sessions plénières additionnelles.
Le Secrétariat général et ses services sont installés à Luxembourg.
Au départ, les commissions devaient s'installer provisoirement à Bruxelles. Le Parlement a été bâti en l'honneur de Paul-Henri Spaak à l'initiative du gouvernement Belge. L’Union européenne loue le Parlement à la Belgique.
Il y a donc aujourd'hui duplication des bâtiments officiels.
Le coût d'exploitation des bâtiments représente 1% du budget de l'Union européenne. Ce qui est peu pour une population de 500 millions d'habitants.
Il y a actuellement 736 députés élus tant que le traité de Lisbonne n'est pas ratifié. Ce nombre passera à 755 par la suite.
Les institutions européennes sont un Ovni dans le paysage politique. C'est un fonctionnement original qui n'a jamais existé ailleurs.
Le rôle du Parlement européen est de faire des propositions au niveau législatif.
L’Exécutif est constitué des ministres et Chefs d'états des Etats membres. C'est le Conseil de l'Union européenne.
Avec le traité de Lisbonne, l'Union européenne fonctionnera selon la procédure de codécision. Le Parlement pourra adopter certaines directives et règlements communautaires.
C'est la montée en puissance du Parlement européen.
Les premières élections au suffrage universel pour élire les députés ont eu lieu en 1979.
Au Parlement, ce sont les groupes politiques qui ont le pouvoir!
Parti Politique Européen (PPE) ; Droite conservatrice
Parti Socialiste européen (PSE) : Gauche travailliste
Parti européen des libéraux, démocrates et réformateurs (ELDR) : Centristes
Verts et Alliance libre européenne (ALE) : Verts et Alliance Libre Européenne
Conservateurs et réformistes européens (ECR) : Libéraux
Parti de la gauche européenne (PGE): Gauche dure
Groupe Europe de la liberté et de la Démocratie : Indépendants
Les commissions sont là pour lancer des procédures de réconciliation. On recherche le consensus.
Le Parlement adopte des amendements.
C'est le principe de « subsidiarité », c'est à dire que l'Europe doit se concentrer sur un certain nombre de priorités.
Notre parlement français est totalement manichéen ou binaire. C'est la majorité contre l'opposition. Il n'y a jamais de surprise lors des sessions plénières.
C'est tout le contraire au Parlement européen où on fabrique des compromis.
La directive Bolkestein (le plombier polonais) fut discutée au Parlement entre députés et amendée.
A Bruxelles, on écoute son interlocuteur et on essaye d'aborder tous les points de vue afin d'en débattre sereinement.
Un député européen efficace est celui qui est capable de réaliser la bonne synthèse. Il faut être subtil, ce qui est moins nécessaire dans les institutions françaises.
Les députés européens ont besoin d'informations. C'est pour cela que les lobbyistes ont leur quartier à Bruxelles.
Les députés sont obligés de déclarer leurs avantages obtenus de la part des lobbys.
Ce sont des relations ad hoc.
Le Parlement est une maison extrêmement décentralisée.
C'est à nous, citoyen, de contrôler qui nous élisons.
Avec le traité de Lisbonne, il y aura un président européen élu deux ans et demi avec un mandat renouvelable.
Les parlements nationaux interviendront en amont des propositions de la commission.
Dans les livres d'histoire, on écrira d'ici quelques années que l'Europe a stoppé deux crises graves: le Caucase et la crise financière.
La Cour de justice européenne a son siège à Luxembourg. Elle est chargée de trancher tous les contentieux juridiques des institutions européennes.
La cour européenne des droits de l'homme (CEDH) se trouve à Strasbourg. Elle veille au respect des conventions des droits de l'homme.
Une directive européenne donne des objectifs à atteindre par les pays membres.
Le social ne fait pas partie des priorités du Parlement européen. Les Suédois, par exemple, ne veulent pas d'une Europe sociale à la française. Le social sera toujours sous le contrôle des nations au sein de leurs institutions. »
Le sujet des Lobbys provoqua un moment la confusion entre deux débatteurs dont la vision s’opposait sur le sujet. J’eus l’impression d’être plongé dans une scène des Guignols caricaturant les divergences d’opinion parmi les fibres les plus actives des militants écologistes.
Pascal Canfin resurgit dans notre salle et interrompit le débat par sa seule présence. C’était l’heure de visiter l’Hémicycle où la veille une session plénière s’était déroulée. Nous prîmes l’ascenseur, contournâmes l’imposante œuvre d’art débordant du rez-de-chaussée jusqu’au plafond du bâtiment et nous entrâmes silencieusement en respectant le chemin tracé pour les visiteurs. Je m’attendais à arriver pieds joints face à la tribune où la veille, le Tchèque Jerzy Buzek a présidé la séance plénière. J’avais fait le rêve de poser mon séant à l’emplacement exact où Rachida Dati pose le sien. Avec un peu de chance, je pourrais y ramasser un cheveu de l’ex garde des sceaux dont je ferais une relique. Hélas, le règlement strict de l’institution interdit quiconque ne possédant pas un badge officiel d’accéder aux sièges des députés. Nous nous contentâmes des travées du public. Pascal Canfin nous présenta les lieux. Les appareils photos crépitaient. Il nous décrivit avec détail l’emplacement de chaque groupe parlementaire occupant l’hémicycle. Il nous expliqua comment se passe les votes en session plénière.

« L'hémicycle de Strasbourg est plus grand que celui de Bruxelles.
Hier, le Parlement européen a voté une résolution pour donner son avis sur les engagements pris par les Etats lors du dernier sommet du G20. Le Parlement se prononce clairement en faveur d’une taxe internationale sur les transactions financières. C’est la première fois que la majorité des députés européens soutient le principe d’une telle mesure et reconnaît ainsi qu’elle permettrait de réduire les spéculations sur les marchés financiers ;
Cela prouve que nous pouvons (parfois !) gagner la bataille des idées dans une assemblée majoritairement à droite.
Mais c’est une victoire partielle.
Le PPE a accepté l’amendement sur la taxe des transactions financières porté par les Verts et les Socialistes. Mais il a refusé l’amendement stipulant que l’Union européenne devait adopter cette taxe de manière unilatérale sans attendre un éventuel accord international.
Durant le vote de ce dernier amendement, la majorité des socialistes a voté pour, mais quelques-uns se sont abstenus comme le socialiste luxembourgeois Robert Goebbles. Ce qui est de mauvaise augure puisque ce dernier est le négociateur pour le groupe socialiste sur la directive qui va réguler les fonds spéculatifs.
Du côté des Libéraux, la majorité des députés a voté contre, quelques uns se sont abstenus comme la députée du Modem Sylvie Goulard ou ont voté pour comme Corinne Lepage.
Pour chaque vote, un panneau indique avec précision le choix de chaque député. On sait qui vote pour, s’abstient ou est contre.
La transparence est totale au Parlement européen.
La plupart du temps, le vote des Libéraux est divergeant, tandis que le PPE et les Socialistes restent à peu près uniformes.
C’est le PPE qui est majoritaire avec 36%, puis les socialistes avec 25%, les Libéraux avec 11% et les Verts avec 7,5% des élus.
Un député qui s’absente lors d’une séance n’est pas payé … »
« Et s’il a un arrêt maladie valable ? » demande un petit malin ? Notre député ignorait ce cas d’exception.
- Et Rachida Dati, elle est déjà venue à Bruxelles? »
Notre élan fut interrompu par de grands gestes de Silvia derrière notre dos. Elle indiquait à son responsable que c’était l’heure du déjeuner.
Nous descendîmes d'un niveau avec un regard différent sur la vie politique de l’Union européenne. Nous avions « vu de nos yeux vus » l’Hémicycle où sont votées les directives qui préparent notre avenir.
Notre restaurant était un simple self. Et rien ne ressemble plus à un self qu'un autre self. Il faut d'abord commencer par se mettre en colonne et faire attention qu'un finaud ne s'arrange pas pour vous doubler. Puis, oublier que l'on a faim car l'avancement vers le bout de la colonne se passe à petits pas. On bavarde pour s'occuper. Devant moi, il y avait le doyen de notre groupe, un monsieur plein de vie qui papillonnait avec toutes les dames proches de son horizon. Et derrière moi, je remarquai Dana et Hélia. Décidément, ces deux-là, ne se séparaient plus. Elles vivaient un véritable coup de foudre. Autour d'elles, un homme très grand d'une cinquantaine d'année, la chevelure frisée et dense. Il affichait une assurance de jeune premier. Et il se permettait de les faire rire à tout bout de champ. A côté de lui, je me sentais bien terne avec mes émotions intérieures.

Une étape venait d'être franchie. Nous avions chacun un plateau en main et choisi nos couverts. Le tout glissait en suivant notre progression sur un rail métallique. Je ne me souviens plus comment le vieux monsieur me fit entrer dans sa conversation, mais devant la vitrine destinées aux entrées nous parlâmes de Bordeaux et de ses environs. Il se trouve que c’est la localité que je fréquente le plus après Paris. Il m'évoqua un de ses amis habitant Cenon lequel lui avait offert un tableau représentant une biche se désaltérant dans l'eau d'une rivière. Je lui demandais s'il savait que la biche est le symbole de la ville. Il l'ignorait. Je venais de gagner un nouvel ami.
Il ne restait qu'un minuscule ramequin de carottes râpées à notre portée. Magnanime, je lui laissai le plaisir d'y gouter. Pour le plat principal, le choix se limitait à l'assiette qu'une dame au regard sévère nous tendait. Au menu du jour, une cuisse de poulet au milieu d'un mélange de légumes. Le dessert, c'était yaourt ou tarte industrielle. Enfin, pour la boisson, nous pouvions nous enivrer d'un rosé à la couleur particulièrement décolorée. Je payai les dix euros de l'addition sans négocier un rabais. Je m'assis à la première table accueillante.
Le déjeuner aurait du être une autre étape supplémentaire pour me faire de nouvelles connaissances. Il n'en fut rien. J'arrivai trop tard au milieu des convives dont la discussion allait bon train. Une brune élégante menait le débat avec des arguments difficiles à contrer. Comme j'étais en bout de table, je n'entendais pas toujours correctement les propos. De plus, ma voisine la plus proche, la benjamine de notre groupe, était muette comme une carpe. J'essayai de la débrider un peu mais j'échouai dans mon entreprise. Elle devait avoir une vingtaine d'année. Celui qui ressemblait à un professeur Tournesol tourmenté par l'écologie, à côté de moi, était son père. On sentait dans son comportement que ce n'était pas la première fois qu'il se mélangeait à des militants politiques. Il semblait en pincer pour la dame brune élégante. En sauçant mon assiette avec du pain, je remarquai la présence du logo de l’Union européenne en son milieu.
Rassasié, j'emportai le plateau avec moi pour le déposer sur un tapi roulant afin de l’envoyer à la plonge. Je croisai Silvia à qui je demandais si les députés européens subissaient le même traitement culinaire.
«C'est à Bruxelles que l'on mange le mieux. Et c'est le même menu que pour les députés! »
Je pris le temps de l'observer avec plus d'attention. Je trouvais qu’elle partageait des traits similaires avec une de mes cousines qui vit en Italie. Plus tard, j'appris qu'elle vivait à Bruxelles depuis une dizaine d'années. Etait-elle tombée amoureuse d’un bruxellois comme ma cousine d’un Napolitain ?
« Pauvre Rachida !’ soupirai-je en ayant une pensée pour la maire du VII° arrondissement de Paris. Comment l’imaginer avec un plateau dans les mains et un si mauvais repas à avaler. Je venais de comprendre pourquoi on la voyait tant dans les dîners mondains.
Nous étions déjà en début d’après-midi. Sylvia nous déconseilla de prendre un café au distributeur car elle nous promettait une surprise. Elle ne laissa aucun battement à nos estomacs pour une digestion tranquille. Elle nous pria de suivre ses pas sans tarder car nous devions nous rendre vers le quartier des députés où Pascal Canfin nous attendait.
Nous traversâmes de longs couloirs jusqu’à une frontière où l’atmosphère se fit plus avenante. Nous avions quitté les limites réservées au public pour le territoire des députés. En quelques instants, nous eûmes l’impression d’avoir quitté un bâtiment officiel stéréotypé pour le hall d’un grand hôtel. L’épaisseur de la moquette donnait une impression d’opulence. Les différentes portes accessibles semblaient mener à des suites royales. Notre député nous expliqua que les jours de séances plénières, il y avait foule dans les couloirs comme dans le métro à l’heure de pointe. Car un député européen a besoin parfois d’un grand nombre d’assistants pour l’aider dans tous ses travaux.
Pascal Canfin nous ouvrit la salle ASP 1 G2, où le groupe des Verts/ALE se réunit en séances officielles, et où se déroula dernièrement l’audition publique de José Manuel Barroso.
C’est ici que les 55 députés élus et alliés pour défendre les valeurs écologistes décident de leur stratégie.
Cette salle est en fait un mini hémicycle. Nous découvrîmes la tribune officielle où siège le Bureau à la présidence bicéphale composée de Rebecca Harms pour l’Alliance Libre européenne et Daniel Cohn-Bendit pour les Verts. Les 53 autres députés s’installent dans l’hémicycle par ordre alphabétique. Il y a tout autour placées en hauteur les cabines des traducteurs car les langues voltigent pendant les débats à l’image de Daniel Cohn-Bendit qui peut commencer une allocution en français et la finir en allemand.
Pascal Canfin nous invita à nous asseoir comme si nous étions des députés. Et il se proposa de présider notre séance en lieu et place du maître de cérémonie habituel.
« Aujourd’hui, je suis Cohn-Bendit, s’en amusa t-il. »
Il commença par nous expliquer ses fonctions et les activités de son groupe.
Un groupe politique fonctionne en commissions et délégations, c'est-à-dire en groupes de travail.
Ainsi Pascal Canfin, est membre de la commission Affaires économiques et monétaires et membre suppléant de la commission marché intérieur et protection des consommateurs. Il partage cette fonction avec Eva Joly et une certaine Rachida Dati.
« Une commission comme l’ECON (Committee on Economic and Monetary Affairs) dispose d’un pouvoir législatif étendu sur des sujets comme les services financiers, le contrôle des activités des banques ou les règles régissant les marchés publics. La bataille à mener contre la dérégulation des organes financiers au sein de l’Europe ne s’effectue pas avec toutes les garanties de victoire. La présidente de cette commission est désormais la députée britannique libérale Sharon Bowles ouvertement proche de la City qui a pris position pour la défense des fonds spéculatifs (hedge funds) en argumentant qu’ils sont des victimes de la crise car ils ont perdu beaucoup d’argent.
Europe-Ecologie fait de ses priorités la lutte contre les paradis fiscaux. Aujourd’hui, 80% de ses fonds spéculatifs transitent dans les paradis fiscaux. Le manque à gagner pour les états et la démocratie serait énorme.
BNP Paribas est l’entreprise française qui compte le plus de filiales dans ces paradis fiscaux.
22 commissions spécialisées composent le parlement européen. Les commissions sont composées à la proportionnelle des groupes politiques. Elles se réunissent deux fois par mois à Bruxelles et les débats sont publics.
Chaque eurodéputé doit être en principe membre titulaire d’une commission. »
Notre séance fut interrompue par l’arrivée de 4 garçons de service tenant chacun un broc de café et de thé à la main. Leurs origines ne semblaient pas tout à fait européennes. Ils étaient notre surprise. Sur le pupitre devant lequel nous avions pris place, il y avait une bouteille d’eau gazeuse, mais aussi une tasse aux couleurs de l’Union européenne. Nous eûmes l’honneur d’être servis tout en restant confortablement installés dans note siège. Pendant quelques instants, nous enfilâmes la peau d’un député bénéficiant d’un traitement de faveur.
Pascal Canfin poursuivit.
« Les délégations permettent au Parlement européen d’entrer en relation avec les instances politiques des autres pays. Il y a deux sortes de délégation. La délégation interplanétaire pour les pays hors de l’Union européenne et une délégation parlementaire mixte pour les pays candidats à l’adhésion. J’appartiens à la délégation des Etats-Unis et suis suppléant pour la république populaire de Chine (exactement comme Rachida Dati).
Les députés allemands sont beaucoup plus efficaces que les députés français, car contrairement à nous, ils ne cumulent pas les mandats. Ils sont à 100% des députés européens et préparent leur succession quand ils arrivent au bout de leur deuxième mandat.
J’ai été nommé shadow rapporteur. Ma fonction est d’être en relation avec le rapporteur chargé des directives pour contrôler les flux financiers.
Le groupe llibéral auquel appartient le Modem freine au maximum la mise en place de ces moyens de contrôle.
José Manuel Barroso a été reconduit à la présidence de la Commission européenne. C’est un véritable caméléon. Quand il parle aux socialistes, il est socialiste. Quand il parle aux Libéraux, il est libéral. Et quand il parle aux Verts, il fait l’écolo.
C’est avant tout le candidat soutenu par les Britanniques qui veille à ne pas donner trop d’indépendance à la Commission par rapport aux Etats. Il a soutenu la désastreuse intervention américaine en Irak. On se souvient du grotesque sommet qu’il organisa aux Açores où il permit la rencontre de George W.Bush, Tony Blair et Jose Maria Aznar.
Je me rendrai au sommet de Copenhague du 7 au 18 décembre. Ce sommet est primordial pour apporter des amendements au protocole de Kyoto. Il est impératif de réduire d’au moins 50% les émissions de gaz d’ici 2050. C’est la seule solution pour éviter le réchauffement climatique. Tous les pays développés doivent prendre leurs responsabilités sur ce désastre annoncé.
C’est l’enjeu du sommet de Copenhague.
A Paris, des permanences sont assurées le vendredi après-midi où il est possible de rencontrer vos députés européens. Cela se passe au 288 boulevard saint-Germain. »
Les questions commençaient à fuser à destination de notre député. Il y répondait avec clarté mais aussi en veillant à ne pas dépasser le temps qu’il nous accordait. A 15h30 précise, il mit fin à ses interventions afin de se rendre à une réunion de sa commission. Il nous laissa en plan comme des élèves qui voient fuir leur professeur. Nous le remercions de son invitation sous de chaleureux applaudissements. Guillaume Sellier, un coordinateur des Verts chargé de faire le relais entre le public et les députés prit quelques minutes la parole.
Et Silvia remontra son nez. Elle avait une dernière visite à nous faire faire avant de nous remettre dans le TGV. Nous quittâmes en rang les coulisses du Parlement européen pour arriver en pleine rue. Nous traversâmes le parc Leopold pour rejoindre la place Robert Schuman. Nous aperçûmes les bâtiments de la Commission européenne où travaillent et logent tous nos députés européens. Nous fîmes une photo de groupe devant une étrange sculpture. Nous reprîmes le métro en pleine heure de pointe, et arrivâmes à la gare du Midi. Notre train partait dans une demi-heure. Il était déjà à quai. Je fus un des premiers à prendre place Cette fois-ci, je n’avais pas de voisin avec qui bavarder. Je pus finir la centaine de pages jusqu’à Paris de « Ils sont votre épouvante et vous êtes leur crainte », de Thierry Jonquet.
Helia et Dana étaient devant moi. Elles étaient à l’écoute de leur ami volubile. En tendant légèrement l’oreille, je compris qu’il racontait avoir accompagné plusieurs fois Danièle Mitterrand à l’étranger dans des réceptions pour son association et qu’il s’était fait remarqué par des tenues extravagantes.
Paris se présenta sous la pluie une heure plus tard. Il était temps de nous quitter sur le bout du quai avec plein de souvenirs, d’impressions fugaces et d’échanges humains.
Je n’oublierai pas de si tôt cette journée citoyenne. Elle fut riche d’informations sur le fonctionnement des Institutions européennes. J’en ai appris davantage en quelques heures à Bruxelles que durant les référendums qui lui ont été consacrée. Je ne me suis jamais senti autant européen.
Et je remercie encore Pascal Canfin pour son initiative qui fait honneur au monde politique.

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16.10.2008
Choquant
La queue des miséreux s’allonge chaque soir davantage devant la porte principale du père Lachaise pour la distribution de la soupe populaire. Ce n’est pas choquant, ce n’est pas choquant.
Le budget du palais de l’Elysées augmente encore cette année, en pleine récession du pouvoir d'achat des Français, de plus de 10% en toute opacité. Ce n’est pas choquant, ce n’est pas choquant.
Un grand patron responsable d’une gestion comptable calamiteuse encaisse un chèque de plusieurs millions d’euros en guise de remerciement. Ce n’est pas choquant, ce n’est pas choquant.
Un chanteur populaire fricote régulièrement avec le président de la République sans cacher qu'il réside dans un paradis fiscal pour ne pas payer d’impôts à la nation. Ce n’est pas choquant, ce n’est pas choquant.
Un mineur se pend dans sa cellule au lendemain de son incarcération dans une prison vétuste. Ce n’est pas choquant, ce n’est pas choquant.
Un ex-homme d’affaires dont les démêlés judiciaires sont chroniques reçoit plusieurs dizaines de millions d’euros aux frais du contribuable à la suite de l'arbitrage favorable d'un antagonisme avec une banque privée. Ce n’est pas choquant, ce n’est pas choquant.
L’actionnaire principal de la première chaîne de télévision nationale, parrain du fils cadet de notre président, se félicite de voir supprimer la publicité sur le service public. Ce n’est pas choquant, ce n’est pas choquant.
Le conseil fédéral constitué de caciques indéboulonnables reconduit à l’unanimité le plus mauvais sélectionneur de toute l’histoire du football français à la tête de l’équipe de France pour encore deux ans. Ce n’est pas choquant, ce n’est pas choquant.
Le fleuron de notre industrie aéronautique dont les objectifs ont été revus à la baisse annonce une vague de licenciements alors que la veille les principaux actionnaires ont fait des plus-values en vendant leurs parts à la sauvette. Ce n’est pas choquant, ce n’est pas choquant.
La moindre hausse du cours du baril de pétrole est immédiatement répercuté au prix du carburant à la pompe sans que cela ne se produise jamais dans le sens inverse. Ce n’est pas choquant, ce n’est pas choquant.
L’écart entre les bas salaires et les revenus des patrons est d’année en année toujours plus important sans que le gratin politique n’y voit une menace pour l’économie et la démocratie. Ce n’est pas choquant, ce n’est pas choquant.
La vie privée de notre président de la République, au détriment de sa vie publique, s'expose à la une de médias dont les propriétaires sont des amis avoués. Ce n’est pas choquant, ce n’est pas choquant.
Par contre, que des milliers de supporters déchainés se mettent à siffler l’hymne national dans le stade qui a vu la France gagner la coupe du monde, c’est très choquant, très choquant !
Il faut immédiatement punir cette bande de malotrus qui manquent de respect à ce chant guerrier dont nous sommes si fiers !

18:00 Publié dans Actualité | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : hymne nationale, injustice
14.10.2008
Expédition à Patiras
Il était à peine midi quand le gros de la troupe a commencé à se rassembler autour de la Maison du Vin de Pauillac. Nous n'étions pas une armée imposante, juste une poignée de volontaires prêts à en découdre avec l'aventure. La plupart d'entre nous portaient un léger sac à dos avec quelques victuailles bien enfouies à l'abri des regards indiscrets. Nous nous sommes salués devant des crus Médocains mis à la vente dont certains valaient plus d'une centaine d'euros. Ce n'était pas le jour de se laisser aller à la tentation. Il fallait rester sage et concentré. En tout cas, pour l'instant. Quand nous fumes à peu près sûrs d'être au complet, l’organisatrice donna le top départ. A la queue leu leu, nous prîmes la direction du rivage. Les visages affichaient déjà quelques signes de vague inquiétude. Les premiers doutes commençaient à s'afficher. Il fallait vite rassurer les plus couards d'entre nous. Car nous allions traverser La Gironde.
Mais pas de précipitation. Nous fîmes halte devant une table en bois que la municipalité réserve à ses touristes du dimanche sur une parcelle verte face à la Gironde. Une nappe fut immédiatement dressée et les premiers mets y furent déposés. Cela commença par une quiche à la cristophine encore toute chaude. Puis une assiette de saucisson, des saladiers avec diverses garnitures, et un plateau de fromage. Un bruit de bouchon vint bouleverser l'atmosphère. Quelqu'un venait de rompre le pacte que nous avions conclu tacitement dans la Maison du Vin. C'était un Côte du Roussillon qui passa de verre en verre avec des commentaires timides. Nous n'en restâmes pas là. Il fallait prendre de l'avance dans notre insouciance. Un autre convive déboucha une nouvelle bouteille dont la particularité était de ne pas porter d’étiquette, comme sortie d'un chapeau magique. Un Médoc sans nom. Un vin inconnu de Robert Parker. Que le maître de chai, dont l'identité restera préservée, sort du tonneau pour le plaisir de toutes les papilles en quête d’inédit. En bouche, c'est le goût du terroir qui jaillit. Entre un Saint-Estèphe et un Saint-Julien. Peut-être pas un Mouton Rothschild mais certainement pas de la piquette. Un goût merveilleux qui a le pouvoir de délier les langues. Tout le monde était heureux de son sort malgré le petit vent frisquet qui soufflait ce jour-là sur l'Estuaire.
Il était temps de passer au dessert. Il ne fallait pas flâner. Nous avions un rendez-vous pour lequel nous ne devions pas nous mettre en retard. Avec un capitaine au long cours qui lève toujours l'ancre à l'heure. Un convive habitué des pique-niques déplia délicatement un énorme linge sur la pelouse. On dressa la table des desserts. Nous nous mîmes tous en position du tailleur afin d'atteindre les gâteaux au chocolat, les figues fraîchement cueillies le matin même, les thermos débordants de café fumant. C'était une véritable orgie pour nos estomacs dont la digestion s'annonçait périlleuse. Le top départ de notre expédition approchait.
C'était l'heure de nous rendre en direction du port. Nous parcourûmes en bavardant notre étape pour nous poser en bataille près de l’embarcadère. Notre navire était déjà amarré. Ce n'était pas le Pacific Princess mais la Ginette, une embarcation à vue panoramique dont l'équipage se composait d'une sorte d’armoire à glace à forte carrure et à catogan, accompagné d'un comparse chargé d'attacher les cordages aux bites quand le bateau mord le port. Les eaux de La Gironde ne sont pas très remuantes. Elles ressemblent à du raisin écrasé tant leur couleur est opaque. On n’imagine pas un nageur intrépide y plonger les deux bras en avant. Une embarcation a peu de chances d’y chavirer. Il faut au minimum un moteur ou une voile solide pour ne pas se faire emporter en direction de l’Océan Atlantique. Nous nous assîmes sagement sur les sièges molletonnés. La traversée pouvait commencer.
Si le bateau avait mis directement le cap sur notre destination, en quelques minutes à peine, nous l’aurions atteinte. Mais le capitaine décida de naviguer dans l'Estuaire, en laissant le courant tout d’abord nous porter avant de le remonter vers notre île en amont. Un homme à la barbe blanche et à la tenue vestimentaire décontractée, auquel nous n'avions pas fait attention au moment d’embarquer, s'empara du micro pour ne plus le lâcher pendant plus d'une heure. Il commença alors, pour nous, une lecture de paysage. Au fur et à mesure de notre voyage, il nous présenta le plus grand estuaire d'Europe à travers ses îles, ses bouées et ses rives. Nous apprîmes à faire la différence entre une île et un vasard. Nous croisâmes une drague parcourant presque toute l'année ces flots afin de charrier la vase et permettre aux gros bateaux de ne jamais s’échouer sur les fonds. Nous eûmes une pensée pour notre déjeuner quand la pêche de la pibale ou de la crevette blanche furent évoquées. Il paraît qu'il y a encore des esturgeons et des saumons sauvages qui essaient de remonter le courant. Ils sont de plus en plus rares malgré les efforts des hommes pour préserver ces espèces menacées. Nous aperçûmes, telle une sorte de paquebot se détachant sur l’horizon, à la fois lointaine et trop proche, la centrale nucléaire du Blayais. La principale source d'énergie de la région. Une fois cette verrue industrielle et les anciens bâtiments de la raffinerie de Trompeloup laissés derrière nous, c’était un vrai régal de tourner la tête par tribord ou bâbord. Nous ne distinguions plus Pauillac et encore moins la citadelle de Blaye. Après cette mise à jour de nos connaissances un phare fut en vue.
Le bateau aborda sans ivresse le ponton. Le capitaine avait manœuvré en véritable expert. Nous étions autorisés à débarquer. Nous posâmes un pied décidé sur l'île de Patiras. La terre ferme en plein milieu de La Gironde. Nous apercevions devant nous un champ fraîchement labouré et une bâtisse sur pilotis à l'architecture avant-gardiste. Un homme au visage avenant nous attendait quelques mètres plus loin. Il se présenta comme notre guide pendant toute la durée de notre séjour en ces lieux. Il nous proposa un programme de deux heures avant de reprendre notre bateau. Cela commençait par la rencontre d'un écrivain au premier étage de la maison. Pour prendre l'escalier, il fallait d'abord se déchausser afin d’enfiler des espadrilles. Les hôtes ne voulaient pas que nous ramenions de la poussière du continent dans les parties privées. Nous trouvâmes des chaises alignées devant un écran face auquel se trouvait un lecteur de diapositives. Quand nous eûmes tous pris place, en nous bousculant un petit peu pour être dans les meilleures conditions, une voix monocorde se mit à lire un texte tandis que défilaient une à une des photos en noir et blanc chargées d'illustrer ses propos. Notre première épreuve venait de commencer. Il fallait écouter pendant presque une heure dans l’obscurité de la littérature descriptive. J'appris plus tard que c'était Bernard Bretonnière «himself» qui lisait en direct des extraits de son dernier ouvrage consacré aux deux grands estuaires français, celui de La Loire et bien sûr celui qui nous était présenté ce jour-là, l’Estuaire de La Gironde. Son livre était déjà à disposition sur la Ginette, moyennant quelques 25€. J'invite les curieux à suivre ce lien pour en savoir plus sur cet écrivain régional.
L’écriture était sobre et détendue. Celle d'un voyageur traversant La Gironde, en particulier sa pointe médocaine. Nous avions droit à tous ces petits détails qui nourrissent l'imagination. Il était difficile de ne pas piquer du nez à l’instar d’un rêveur qui part dans un autre monde que le sien. Le mystérieux vin médocain commençait à jouer sur notre digestion. Après que le texte fut lu en entier et tandis que les estomacs finissaient leur rude travail d’après bombance, nous aurions apprécié que l'écrivain sortît de son placard et se présentât à notre troupe d'aventuriers. En vain. Nous n'eûmes droit à aucune intimité. Les écrivains sortent rarement de leur réserve. Il faut aller les chercher là où ils se cachent. La veille, dans un salon consacré aux Livres de Poche, à Gradignan, j'avais aperçu toute une pléiade d'écrivains invités, pour l'occasion, très proprement installés derrière leur comptoir de livres. On aurait dit des enfants qui attendaient que le lecteur chaland osât franchir le pas et leur adressât la parole ou leur fît plus simplement un signe de reconnaissance.
C'était le moment de se lancer à l'abordage du phare. Notre deuxième épreuve. Par petit groupe de vingt, nous nous jetâmes corps et âme dans son ascension. Il y avait au moins 200 marches à franchir avec parfois un dénivelé digne de l'Alpes d'Huez. Nous nous tenions à la rampe pour ne pas dévisser. Il fallait être à la hauteur des premiers obstacles de la journée. Heureusement, nous étions tous bien entraînés et tout le monde arriva au sommet sain et sauf de Feu le Feu de Patiras, phare déclassé en belvédère, d’une vingtaine de mètres de hauteur, dépossédé à tout jamais de son âme, sa lumière. Sur son toit, on peut distinguer très nettement la rive droite et la rive gauche de la Gironde, du clocher de Saint-Estèphe jusqu'au pont d'Aquitaine. A condition d'avoir une paire de jumelles avec soi. Nous devinions au loin la Garonne et la Dordogne qui se rejoignent au Bec d’Ambes. C'était le moment de faire des belles photos et de contempler avec poésie la beauté des lieux. Je me voyais bien construire là ma maison de retraite et attendre la mort sur une chaise longue en écoutant les remous de l'Estuaire. Et les inondations ne m’intimideraient pas.
Après la descente pour laisser la place au peloton suivant, nous trouvâmes une collation préparée avec soin sur d’immenses tables dressées sous un gîte en toile. Arrivait notre troisième et ultime épreuve. Être capable d’avoir encore faim après un pique-nique copieux, une traversée au beau fixe sur La Gironde, une attention plus ou moins soutenue à une austère lecture et une grimpette en haut d’un phare qui ne sert plus que de mirador pour les photographes en herbe.
Il y avait des parts bien tranchées d'un gâteau fait maison dans des assiettes posées ça et là avec une avec symétrie. On se serait cru à un cocktail ministériel. Il ne manquait que le personnel de service et le discours final. Cette épreuve était de loin la plus difficile. Car vous pouvez bien imaginer que ce n’était pas la faim qui nous tenaillait le ventre. Par respect du sens de l’organisation, nous fîmes les derniers efforts nécessaires afin d’accomplir jusqu’au bout le parcours de notre expédition. Les moins résistants se posèrent sur des fauteuils posés sur la pelouse d’alentours, d’autres bavardaient dans le champ de maïs contigu. Il y en avait même qui pour ne plus rien absorber refaisaient le tour du refuge de Patiras. Nous entendions au loin les murmures admiratifs du dernier groupe gagnant du temps en haut du phare.
C’était l’heure de regagner la Ginette. Elle nous attendait toujours sagement au bout du Ponton. Le capitaine et son mousse avaient déjà pris position pour nous aider à repasser la passerelle. Le retour sur le continent ne dura pas plus de 5 minutes. Il fallait faire vite pour prendre les dernières photos. La lumière de fin d’après-midi était magnifique et aurait plu à Wilfried Guyot, le photographe dont nous avions profité des clichés de l’’Estuaire pendant la séance de lecture. Nous fîmes encore quelques pas tous ensemble avant de rejoindre les voitures. Les embrassades sonnaient déjà la nostalgie. Nous étions tous fiers de notre journée pleine d’aventures. Notre groupe s’éparpilla très vite en couples ou en solitaires regroupés pour le temps du voyage de retour. Encore quelques instants avant de réendosser notre costume de tous les jours. Nous emportions tous dans nos mémoires des images inoubliables de la Gironde.
19:03 Publié dans Voyage | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : estuaire, gironde, patiras, bernard bretonniere
08.10.2008
Une ambitieuse quelques heures avant le krach boursier
Elle arrive à toute vitesse dans le bureau, ses talons claquant contre le sol. Elle est pressée de connecter son portable au réseau afin de consulter ses derniers emails. Cela fait à peine une heure qu’elle l’a fait pour la dernière fois. Le temps de son trajet du matin dans son automobile tout terrain avec laquelle elle traverse régulièrement Paris. Il y a certainement des informations toutes fraîches qu’elle doit être la première à connaître. Elle met sans tarder la cafetière en route car son carburant commence à manquer. Elle vient de dormir une poignée d’heures sans câlin. Il lui faut vite de l’action pour prendre son rythme de croisière. Elle ne regarde même pas en direction de la fenêtre par laquelle le jour commence à percer.
Elle tape sur son clavier à toute vitesse pour envoyer avec fracas une dizaine de messages. Elle reprend une grande tasse de café. Elle esquisse à peine un sourire quand le premier collègue pointe son museau. Heureusement pour lui, il s’assoit avec une minute d’avance autour de son poste de travail. Elle l’invite à prendre un verre de café. Elle veut savoir s’il est toujours motivé car c’est un sous-traitant. Un demi-collègue. Un salarié précaire dont il faut exploiter jusqu’à la moelle la compétence. Elle en gère des dizaines des gens comme cela. Depuis qu’elle a rejoint avec fierté les rangs d’une multinationale américaine spécialisée dans les services informatiques. Une armée de commerciaux de talents se chargent de rafler tous les marchés de prestige. Elle choisit ses « partenaires » pour œuvrer avec brio en respectant les termes du contrat. Elle est chargée d’augmenter les marges. Elle veut être irrésistible lors des bilans comptables. Elle pense à sa prime et surtout à sa carrière. Elle se moque de savoir qui est en haut de la pyramide, du montant des parachutes dorés et des dividendes de l’actionnaire. Et ceux qui sont en bas n’existent que s’ils sont rentables.
Demain, elle doit s’envoler pour un pays de l’Est. Elle s'occupe d'une délocalisation. La hotline d’un grand compte. Son partenaire français n’est plus crédible depuis qu’une grève sauvage fut organisée pour des augmentations de salaires. Elle a dû envoyer une centaine d’emails durant cette journée pour calmer ses clients en colère. Elle les a invités dans un grand restaurant en dédommagement de ce léger impondérable. Elle a pu faire monter son quotient sympathie auprès des dirigeants qui signent les factures. C’est en trinquant au Champagne que naquit l’idée de cette décentralisation. Aujourd’hui, c’est elle qui la concrétise.
Son dernier copain vient de lui claquer entre les mains. Ce n’est pas grave, c’était un ringard. Il gagnait sa vie par nécessité. Elle en avait marre de lui payer ses sorties. Et puis, il insistait pour la voir davantage. Elle n’a plus vraiment envie de s’investir. Depuis son divorce. Elle préfère les rencontres sans lendemain. Elle croise plein d’hommes à situation qui s’ennuient dans les halls d’hôtels.
Elle vient d’écrire au responsable de son demi-collègue. Elle voudrait s’en débarrasser. Il arrive à l’heure, certes, mais il repart à l’heure. Il fait bien son boulot, mais ce n’est pas un battant. Il rechigne à partager une tasse de café. En plus, elle l’a surpris l’autre jour en train de rire avec l’hôtesse d’accueil. Ce n’est pas bon pour l’image de marque de l’entreprise qu’il représente en travaillant sous ses ordres. Elle verra à son retour comment lui mettre une faute sur le dos. Manquerait plus qu’il réclame à son tour une gratification salariale. Elle est sans pitié pour cette catégorie professionnelle.
Elle va partir encore tard ce soir. Cela l’arrange parce qu’elle va éviter les bouchons. Elle ira au fitness pour se changer les idées. Peut-être se refaire une teinture car ses fausses mèches blondes ne semblent plus la mettre en valeur. Elle a encore pris un kilo. Elle devrait faire plus attention durant les dîners d’affaires. Elle sautera un repas ce soir pour retrouver la ligne. Elle ne regardera pas la télé. Ou d’un œil. Elle ne lit jamais un roman ou n'ouvre un journal que rarement. Dans sa cylindrée, c’est plutôt musical et chantant que causeries et débats. Elle va au ciné quand on l’invite mais uniquement si le héros est un beau mâle américain qui sauve le monde.
Elle se sent l’âme d’une héroïne dont la mission est de franchir toutes les marches du succès. Son bonheur, c’est d’être en hyper-activité. Recevoir les compliments de sa hiérarchie. Faire partie de la grande histoire du business. Qu’importe que certains restent sur le côté de la route. L’histoire de l’humanité en est jonchée. Elle pense à son avion du lendemain qui décollera aux aurores. La journée passe trop vite. Elle n’a pas eu le temps de répondre à tous ses emails. Elle hésite à fermer la lumière. Son grand appartement vide l’angoisse. La mort l’angoisse. C’est pour cela qu’elle vit sans réfléchir. C’est pour cela qu’elle ne vit que pour son travail.

09:01 Publié dans Vie professionnelle | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : krach, économie, esclavage moderne, collègue
04.10.2008
Explique nous Jean-François
Il vient de fêter ses 70 ans. Il est en pleine forme, toujours animé de cette gouaille passionnée. Il a traversé son époque en noircissant des quantités de papier d’une plume alerte, très construite et surtout souvent lisible pour l’homme de la rue. C’est un orateur brillant. Je me souviens d’une de ses prestations à la tribune des actionnaires d’un hebdomadaire disparu. Il avait expliqué avec précision la signification du Front national dans notre société et sa menace pour notre avenir si les hommes politiques restent laxistes.
Il a décidé de s’engager en politique. Au Modem car il rêve d’un centre révolutionnaire. Il croit à l’éclatement du parti socialiste et à la création d’un nouveau parti de centre gauche.
Il ne sait pas exactement le montant de sa retraite. 35 000 € par mois ou 3 500 €. Mais qu’importe. Il est toujours aussi lucide pour dénoncer les excès des maîtres du monde.
Lu et entendu sur RMC
"On traverse une crise terrible. Il faut bien voir que de la même façon qu'on a eu l'effondrement du système communiste il y a 15 ou 20 ans, on a aujourd'hui l'effondrement d'un autre système, qui est le système néocapitaliste. Dans les deux cas, ce sont des dérives qui se retournent contre leur origine même. On assiste à ça.
Les gens aujourd'hui sont inquiets et ébahis de ce qu'on leur dit. Ils disent « On nous a enfumés, on nous a menti ! ». L'absurdité, l'amoralité, l'irrationalité du système ! Les 5 plus grands patrons des 5 banques qui ont fait faillite, et que les contribuables américains doivent renflouer, ont gagné en 5 ans 3 milliards et 200 millions de dollars. On n'arrive même plus à concevoir ! Or, l'achat de Lemhan Brothers en faillite n'a coûté que 1 milliard 400 millions. Un de ces types là faisait partie d'un groupe qui luttait contre la protection sociale pour les 8 millions d'enfants américains qui ne sont pas couvert. Il disait « Ca coûte trop cher, c'est du socialisme ». Je pourrais prendre d'autres
exemples. Aujourd'hui, les gens rejettent cette société dont le profit était le centre.
Il y a une colère terrible qui est en train de monter. S'il n'y a pas des forces qui sont capables de leur proposer ce que j'appelle un projet révolutionnaire humaniste et démocratique, et le PS n'en est pas capable, alors ils vont écouter, comme en Autriche, tous ceux qui vont leur proposer des solutions d'extrême droite. Il y a une nécessité d'avoir plusieurs forces qui expriment une volonté d'une autre société
C'est vraiment en tant que républicain que je pense qu'il faut un parti crédible. Concernant Delanoë, je pense que sa façon d'aborder le libéralisme dans son livre... Il dit oui au libéralisme politique et sociétal et non au libéralisme économique. Le libéralisme politique et sociétal, sauf à permettre qu'on fornique sur les places publiques, il n'y a plus beaucoup à ajouter. Alors qu'en revanche, quand vous voyez à quel point vous avez les monopoles qui se reconstituent, qu'on verrouille l'accès au marché, que la concurrence ne cesse de se réduire, il faut imposer un vrai libéralisme contre ça, revenir au vrai libéralisme dans ce qu'il a de plus progressiste au vrai sens du terme."

12:00 Publié dans Actualité | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : jean-françois kahn, crise économique


